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L'effet miroir

Dernière mise à jour : 20 déc. 2025




Hier en l’espace de quelques minutes je suis devenue : grande-tante.

Un statut un peu perturbant à 55 ans.

Lorsque j’étais plus jeune et que mes propres grandes-tantes étaient encore de ce monde, il s’agissait de très vieilles dames, un peu guindées, un peu figées dans des habitudes ou des attitudes que je ne comprenais pas. Des femmes distantes qui, à mes yeux de jeune fille appartenaient à un autre temps.

 

Aujourd’hui, celles qui peuvent prétendre à ce titre par rapport à ma propre descendance ne sont plus que trois, et elles ont entre 90 et 98 ans.

Comme m’a récemment dit l’une d’elle : « Je suis d’un autre temps, mais toi, tu es si jeune ».

C’est sûr que pour elle je suis jeune. Mais pour mes petites nièces qui ont dix ans, je suis vieille incontestablement, même si je ne suis pas une vieillarde. 

 

Hier je suis devenue grande-tante pour la première fois parce que l’une de mes nièces a donné naissance à son premier enfant.

Il y a 55 années d’écart entre cette petite fille et moi….une vie. Et si j’atteins un jour l’âge honorable de 98 ans comme la plus âgée de mes tantes, je serai à mon tour une très très vieille dame pour elle.

 

L’arrivée d’un bébé dans une famille provoque indéniablement des changements, parfois imperceptibles sur le moment, mais bien réels.

La descendance modifie l’arbre généalogique, le fait évoluer, le transforme.

Ma nièce est devenue mère.

Ma soeur est devenue grand-mère.

Mes autres nièces et neveu sont devenus tantes et oncle.

Ma mère est devenue pour la première fois : arrière-grand-mère.

 

Je suis devenue grande-tante : un nouveau statut qui n’est pas neutre, car avec une violence douce mais bien réelle, cet enfant me vieillit symboliquement sans le vouloir.

 

La présence d'un nouvel être dans une famille entraîne une redistribution des rôles qu’on aurait tort de sous-estimer. Elle bouleverse l’ordre établi, même s’il était implicite, et chacun se retrouve à devoir apprivoiser une nouvelle place, à se réapproprier un rôle qui s’impose plus qu’il ne se choisit.

 

Personnellement, le mot grande-tante me ramène à mon enfance, à une représentation ancienne, figée, presque stéréotypée. Une femme austère, un peu poussiéreuse, rigide, distante. Une figure respectable mais intouchable. J’ai du mal à m’identifier à ce qu’une grande-tante est censée être, ou à ce qu’elle est supposée incarner. Enfin, si je dois le faire, je préférerais ressembler à Violet Crawley, une femme que l’âge n’a jamais rendue docile et qui a traversé le temps sans jamais céder ni son esprit, ni son ironie, ni sa liberté.

 

Pourtant, à choisir, je préfère encore être grande-tante que grand-mère. Ce nouveau statut-là, je ne m’y reconnais pas davantage, et je ne suis ni prête ni pressée de l’endosser. Même si mes amies qui sont déjà grand-mères ne cessent de me dire à quel point c’est formidable, combien elles s’en réjouissent, combien elles s’en régalent.

À 55 ans, la société nous a déjà largement étiquetées « périmées », reléguées parmi les femmes devenues inoffensives, presque invisibles. Je ne suis pas prête à ajouter un titre qui viendrait confirmer cette mise à l’écart, à accepter un statut qui viendrait sceller, aux yeux des autres, la fin du désir et de la féminité.

 

La généalogie n’est pas abstraite : elle agit sur les corps, sur l’âge ressenti, sur la place sociale. Alors laissez-moi le temps d’apprivoiser mon nouveau statut.

Pour celui de grand-mère, mon refus du rôle n’est pas un caprice : c’est une résistance.

 


L'effet Miroir - texte écrit par Florence Clémente - Écrivain-Biographe

19 décembre 2025



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